Art et société

L’Art, analogiquement, relève de l’artifice, entendons bien, tout ce qui n’est pas de nature. Seulement le terme d’art n’englobe pas tout l’artificiel, qui plus est, il englobe le sens que l’individu entrant en interaction avec lui veut bien lui donner. L’art, en tout point, se fait témoin de l’enquête historique tout en participant à l’évolution de l’Histoire même; chamboulant les mœurs, provoquant une révolution constante de la norme. Ce paradoxe place au centre de la réflexion sur l’art son rôle dans l’évolution de nos sociétés.

 

Le travail sociologique a mené à différencier les sociétés «primitives» de celles dîtes «modernes». Les premières, Ferdinand Tönnies, sociologue allemand de la deuxième moitié du XIXe, les appelle Gemeinschaft et les secondes Gesellschaft. Ces termes-ci furent repris par Émile Durkheim dans De la division du travail social pour faire la part des choses entre les types de solidarité entretenus entre les individus dans ces sociétés dîtes «primitives» et «modernes». Quel rapport à ce stade avec l’art?

Il se trouve que les sociétés «primitives», régies par une forte cohésion sociale, un primat du groupe – celui-ci uni par une culture commune érigée en rites et pratiques sociales particulières – opère un rapport à l’art qui se veut témoin de l’Histoire, ou même éloge de la culture. L’art comme historien, ressassant le passé, ne provoquant nulle mutation irréversible.

Aujourd’hui, et ce depuis plus d’un siècle, la mobilité spatiale accrue à l’ère de la mobilisation a mené à un «choc des civilisations» (Samuel P. Huntington). La cohésion sociale s’évince et se condamne à se modifier durablement ou à disparaître. Cette constellation culturelle, cette mixité aux frontières intangibles et mobiles mène les Hommes à se mouvoir selon une «solidarité organique». Entendons par là que les individus d’une société ne se reconnaissent visuellement et culturellement plus autant, tout en entretenant une interdépendance d’ordre économique croissante. Aussi la volonté de cohésion se fragmente. Là où les cathédrales réunissaient les catholiques d’Occident, les fresques de Lascaux faisaient l’unanimité; là où les Maures ont laissé leur place aux cultures andalouses, Sainte Sophie d’Istanbul fait face à l’Islam, se succédant avec leurs peuples sans se transcender. Aujourd’hui, la libre expression, la chute des frontières, l’effervescence des cultures qui cohabitent et se heurtent, placent l’art au centre des réflexions sur l’union des individus pour faire société. Une culture va-t-elle finir par évincer les autres? Une synthèse culturelle va-t-elle se produire?


       Une question récurrente survient face à l’incompréhension de la monétisation de l’œuvre d’art. Pourquoi celle-ci vaut-elle tel prix et pas celle-ci? A l’hôtel Drouot la réponse sera franche, il s’agit de la logique de l’offre et de la demande. La chose rare et demandée est chère. Mais cela n’explique la demande que par la rareté et la rareté par la demande.

Il conviendrait de penser l’art comme valorisable car reconnue. Cette reconnaissance tirerait ses origines de la proximité de l’artiste avec l’universel. C’est à dire, à quel point une œuvre traduit-elle un ineffable. Une œuvre, quelle que soit sa nature, traduit-elle un sentiment humain, inexplicable par le langage. A partir de ce postulat, les cultures, formulées par l’œuvre, témoins et dynamiques de l’Histoire, pourraient subir une «sélection» au sens darwinien du terme, non pas pour leur culture – au sens sociétal – d’origine mais pour leur proximité à la nature humaine. Aussi, là où la culture se voit être un frein à la cohésion sociale, l’affirmation de l’art qui en émane pourrait y remédier.

Car «le meilleur tableau est celui que la raison ne peut admettre» (Guillaume Corneille), il s’agit bien que l’Homme traduise l’Homme sans se prémunir de raison, ou de prétention de vérité. Effectivement, il suffirait de citer Edward Hopper: «Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre»; tout serait ainsi dit. Mais ne nions nulle complexité, l’œuvre traduit le réel et qui n’admet pas son ignorance face à celui-ci nuit à l’union des individus en société.


Théo Florens

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