Gueule de bois pour les BRICS : la fin des pays émergents ?

« L’économie russe se prépare au pire des scénarios » (Les Cahiers du Monde 21/01/16), « Chine : la dégringolade boursière continue » (Le Monde 12/01/16), « Croissance : les chocs que le FMI redoute en 2016 » (Les Echos 20/01/16), « Le krach rampant » (Les Echos 21/01/16), « Bourses : la grande peur du krach » (Le Monde 22/01/16).

Autant de titres qui expriment les mêmes affres latents : l’ombre de 2008 se fait oppressante, les souvenirs ressurgissent – si tant est qu’ils aient un jour disparu. Et la question est dans toutes les têtes, quand la nouvelle panique boursière éclatera-t-elle ? A défaut d’une boule de cristal, la lecture des journaux ces dernières semaines nous informe d’une multiplication des facteurs de risques et de leur alignement : choc du marché des matières premières, débâcle boursière en Chine crise des pays émergents, crise européenne, tensions géopolitiques etc.
Un point s’impose. Focus sur la crise des pays émergents.

Depuis 2010, le mirage de la croissance des pays émergents se dissipe. Si la course au leadership économique mondial était une course d’endurance, alors les appareils productifs des économies émergentes seraient à bout de souffle. Fatigués, épuisés, distancés dans ce jeu de « saute-mouton » qu’est le marathon de la croissance économique mondiale, les pays émergents connaissent un vaste mouvement de ralentissement économique en 2015. Pour preuve, avec une croissance agrégée annuelle passant de plus de 7 % en 2010 à environ 4 % en 2015, les pays émergents doivent faire face à un taux bien inférieur au rythme d’expansion connu au début des années 2000 (en incluant les 22 principaux pays émergents, dont les BRICS).

La brique de trop pour les BRICS ? Rappelez-vous : dans les années 80-90, les vieilles nations industrialisées du Nord étaient menacées par ces pays émergents, avec en tête de file, le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Mais les cartes ont été redistribuées. Les pays émergents qui inquiétaient hier par leur dynamisme échevelé inquiètent aujourd’hui par leur langueur inexorable. Quand on sait que ces pays pèsent pour les trois quarts de la croissance mondiale depuis 2000, on mesure tout l’enjeu de ce ralentissement…

Est pays émergent tout pays affichant croissances démographique et économique, source d’un potentiel de développement et donc de fait, poules aux œufs d’or aux yeux des investisseurs. Regroupés sous l’égide des BRICS, les principaux pays émergents ambitionnaient, au début du siècle, de rattraper leur retard de développement économique sur les pays du Nord. Dynamisme démographique et investissements directs de l’étranger ont ainsi porté leur croissance pendant des années.

Le modèle était simple : proposer une alternative aux multinationales pour réduire leur coût de production. Au menu, ces mêmes firmes y délocalisent leur production de biens à faible valeur ajoutée. Certes les coûts de transports augmentent mais ce n’est rien face aux gains liés à l’achat de marchandises directement sur place, aux salaires très faibles d’une main d’œuvre peu qualifiée et d’un immobilier abordable. Compétitivité-prix, compétitivité-prix, compétitivité-prix. La croissance des pays émergents a été ainsi portée par les IDE (investissements directs de l’étranger) et la consommation des ménages grâce à un enrichissement des populations.
Seulement, les pressions à la hausse sur les salaires, des ouvriers chinois par exemple, le ralentissement de la croissance démographique, en Russie par exemple, ou encore l’instabilité politique transforment les conditions même d’existence de leur modèle de développement.Dès lors que la stabilité du modèle est ébranlée, l’investisseur prend la fuite. Zou ! Et paf, c’est la bulle d’investissement qui éclate, les Etats se retrouvent endettés et l’économie en sous-régime. Typiquement, le Brésil illustre ce phénomène avec un taux de croissance de son PIB passant de 3,9% en 2011 à 0,1% en 2014, selon la Banque Mondiale. On parle donc de « fin des pays émergents » car ces derniers perdent peu à peu leurs attraits financiers pour les investisseurs. Exit leurs croissances qui semblaient imperturbables.

Dans la famille du modèle qui s’essouffle, j’appelle maintenant la crise des matières premières et le cousin chinois qui fait des siennes (1).

La spécialisation et la dépendance extérieure des appareils productifs nationaux des pays émergents envers les commodities, c’est-à-dire, les produits qui s’échangent sur le marché des matières premières (entendre ici : pétrole, gaz, café, riz, cacao etc.), témoignent des défis structuraux que les pays émergents doivent relever pour faire face à leur ralentissement économique.
Après plusieurs années de croissance, les prix des commodities ont chuté. En cause : la spécialisation des pays émergents dans l’export de commodities à défaut d’activités industrielles diversifiées, beaucoup moins rentables. L’Afrique ou encore le Brésil sont concernés via leurs ressources fossiles. Seulement, tout le monde souhaitant profiter de cette aubaine financière, le marché s’est retrouvé inondé et les prix ont donc tout naturellement dégringolé. Il n’y a qu’à observer le prix du baril de pétrole qui pourrait dévisser à 20 dollars, « voire même plus bas » selon les analystes de Bloomberg.

Dernier élément de conjoncture corroborant l’idée d’une fin des pays émergents : le ralentissement économique et les oscillations boursières chinoises. Passant de 10,4% en 2010 à 7,4% en 2014 (soit le plus bas taux depuis un quart de siècle), l’évolution du taux de croissance du PIB chinois témoigne de cette perte de vitesse. Ajoutez à cela une débâcle des indices boursiers, et c’est la débandade ! L’indice Shenzhen CSI 30 (l’équivalent du CAC40 en France) a enregistré une perte 40,7% de sa valeur depuis son dernier pic le 8 juin 2015. Comme l’a rappelé l’éditorial du Monde le 13/08/15,

« Quand la Chine vacille, le monde tremble […] S’il fallait une preuve de plus de la dépendance du monde à la Chine, la tourmente monétaire de ces derniers jours en a apporté une éclatante démonstration. ».

Qui dit ralentissement économique au pays du Soleil Levant dit ralentissement des importations, essentiellement de commodities. Premier partenaire touché par cette baisse d’importation : le Brésil. « Desordem e Regressão » !

Mondialisation oblige, l’interdépendance des économies, et en particulier des pays émergents entre eux, flirte sans arrêt avec l’effet domino. Mais là où les analystes économiques craignent et mesurent consciencieusement les impacts de la crise des BRICS (excepté l’Inde peut-être(2)) en termes de retombées financières sur nos marchés, nous verrons l’aubaine géopolitique.
Quand l’allié Kim fait des siennes en jouant au petit soldat avec sa grosse bombe et que c’est la panique sur la Bourse du voisin Xi, pourquoi ne pas agiter le levier de pression des investissements américains en Chine pour une renégociation des termes d’alliance entre les deux alliés historiques ? Money is the key !

Notes :

  • (1) L’enjeu de la crise chinoise est à nuancer. Certains économistes voient dans le ralentissement de la croissance chinoise une transition économique. Pékin vante d’ailleurs un « rééquilibrage » vers une croissance moins forte, mais plus durable en s’appuyant davantage sur le pouvoir d’achat des Chinois et moins sur les exportations, tout en encourageant le secteur privé.
  • (2) L’Inde est très sûrement une des seules économies émergentes épargnée. En bref, non exemptée de la gueule de bois généralisée au lendemain de la crise des subprimes, le pays a néanmoins ambitionné de diversifier son tissu économique avec l’expansion des secteurs manufacturiers et de la construction, ainsi qu’en misant sur une plus grande part de l’investissement, de la consommation privée et une maîtrise de l’inflation. Avec un rythme de croissance reparti à la hausse entre 2013 et 2015, l’Inde pourrait devenir d’ici à une vingtaine d’années l’une des quatre premières économies mondiales si cette tendance se poursuit bien sûr.

Samuel Abettan

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