La boucle est bouclée

Ecrit à l’occasion du concours d’écriture de l’association La Plume.
Sujet : « Vous avez trois heures »

Il y a trois heures je me demandais comment j’allais finir. Trop concentré pour croire qu’un concentré de mots suffirait pour me convaincre, j’ai oublié la structure, le sens, la forme. Mais je n’ai pas oublié d’écrire. La journée se termine, je quitte la fac. Après le flot débordant de promotions pour des soirées étudiantes et autres voyages au ski, voilà que La Plume organise un concours d’écriture. Encore une campagne de com’. Le sujet : « vous avez trois heures… ». Trois heures, trois heures… Pour faire quoi ?  À quoi bon inventer une histoire banale à la chute hasardeuse, plus ou moins comique, plus ou moins dramatique ? Je m’engouffre dans le métro, range mon passe Navigo. Bientôt mon trajet s’arrêtera. La course folle, frénétique, systématique reprendra.

Premières banalités, je creuse la couche apparente du sens commun. Hors du temps, point de plaisir : celui-ci se complaît dans la durée. Le bonheur n’a tant de valeur que parce que bientôt, il se dissipera. Et le souvenir mélancolique du temps passé à penser prendra la place de celui passé à panser. Le grain du sablier qui s’écoule nous éloigne du fleuve tout en nous en rapprochant : bientôt le grain rejoindra les siens.

Trois heures pour écrire, suffisent-elles à retranscrire le temps ? Comment l’exprimer, le définir si la définition même des trois heures m’échappe ? Trois heures, c’est combien de temps quand on ne sait pas ce qu’est le temps ? Trois heures, ça se ressent. Voilà pourquoi et comment lire trois heures.

Je passe la barrière. Maintenant je suis seul avec moi-même. Pourtant, autour de moi, dans ce banal RER A ZEUS vert et blanc à deux étages en direction de Boissy-Saint-Léger, les passagers sont bien là, bien réels. Mais pour moi, ils n’existent pas. Ce soir, seule une sensation d’engourdissement de mes paupières et d’étonnante proximité avec mes pensées perturbe l’abrutissement qui chaque soir m’accompagne pendant ma partie de Candy Crush Saga. Je me perds dans les bras de cette sensation nouvelle. Elle m’enlace, me tire, me sert. Voilà que je vois trouble. Et le train toujours, trace sa route dans le temps. Vais-je tracer la mienne ? À toute vitesse, mes doigts pianotent sur mon écran. J’écris pour ne pas oublier. Les lettres s’assemblent. Bientôt, des paragraphes naissent. Je fixe l’immédiat, en sors : mes mots le saisissent pour l’inscrire. Se perdre dans les mots. Le temps nous a perdus. Il y a trois heures je me demandais comment j’allais finir.

Où finir, où reprendre ? Les limbes captent, retiennent, emprisonnent dans l’infinité profondeur du néant. Pourtant, les esprits hardis se rient toujours de lui. Bloqués à jamais. Celui qui parviendra à définir le temps trouvera le sens et l’issue de l’énigme : rythme, cadence, tempo, mort. Le temps se manifeste toujours quand on ne l’attend pas : voilà déjà des heures que j’y pense. Le temps me rattrape, plus le temps de le prendre : déjà, il m’a pris. Il y a trois heures je me demandais comment j’allais finir. Voilà que la boucle est bouclée, le temps suit son court; et moi, ma course.

Vite, trop vite. Je ne peux regarder en arrière : déjà, l’après prend la place de maintenant. Le temps est mouvement, mais je suis inerte. C’est lui qui me porte : l’ignorer c’est oublié que nous ne pouvons le contrôler. Jouons-nous avec lui ? Se joue-t-il de nous ? Je me joue de vous : le temps ne se ressent pas, il se manifeste et s’exprime, on ne le déclenche pas. Voilà que la boucle est bouclée, le temps suit son cours; et moi, ma course.

Instant de répit. J’arrive en gare, quitte le train, m’installe dans le bus 110 : direction Champigny – Jeanne Vacher. La tête contre la vitre, assis au fond, je m’endors. Emporté dans la nébuleuse des méandres de mon inconscient, des formes se dessinent, des visages se précisent, qui sont-ils ? Que me veulent-ils ? Une tâche blanchâtre éclaircit la tiède noirceur de ces parois inconsistantes que je suppose être les limites de mon esprit : « en retard, je suis en retard ! ». Le lapin, mais oui, c’est le lapin d’Alice au pays des merveilles ! Le rêve se poursuit, cadencé par les tressautements du bus sur la chaussée. Il y a trois heures je me demandais comment j’allais finir.

Course effrénée contre hier. Projection permanente et irrésistible vers demain. Je ne tiens pas en place. Déchiré entre souvenirs et imagination, qui suis-je ? La conscience est l’œuvre du temps : double échange permanent entre le temps qui se donne à la conscience et la conscience qui se donne au temps. Parfait mariage, harmonie partagée; ils se confondent et se fondent. Je trouve ma place autour d’eux. Ils me rassurent et m’assurent que je ne suis rien sans eux. Mes mots n’ont plus de sens. Le temps n’a plus d’essence. Rien n’existe hors de lui. Alors je fixe l’instant, trace le temps dans ce moment d’enchantement. Les mots, le temps : l’un dans l’autre, j’ai la réponse. Chaque lettre qui rejoint la précédente est semblable à la seconde qui rejoint ses sœurs pour construire ensemble la minute qui elle-même formera l’heure. Sans arrêt. Sans arrêt. Depuis quand ? Jusqu’où ? Il y a trois heures je me demandais comment j’allais finir.

Maintenant je sais comment commencer. Plus loin, plus profondément. Je dois l’explorer. Je dois expérimenter. Je vais construire avec lui. Grâce à lui. Contre lui. Trois heures pour écrire ; l’éternité pour contempler. La grâce de l’esprit, l’exubérance de la création, la justesse de l’intelligence, la désinvolture et l’audacieuse assurance de celui qui sait. Où vais-je ? Juste le temps d’un instant, lisez-moi. Je suis où vous êtes. Dans votre tête, dans votre cœur, dans votre corps. Je vieillis avec vous. Je m’écoule partout ; me trouve nulle part. Ecrire, lire, créer : c’est me dépasser.

Torturé par l’angoisse de ne pas être demain, je me complais dans mon existence passée. Prisonnier du temps, je crois pouvoir me définir en le définissant : c’est oublier que le temps n’existe pas. Se définir par rapport à l’indéfinissable c’est tomber dans l’angoisse de ne pas être du tout. Si je meurs à l’issue de ces trois heures, qu’est-ce qu’on retiendra de moi ? Il faut oublier le futur, car la réponse est pour la terrifiante majorité : rien.

Bouton rouge sur la barre. Sac à dos en main. Esprit chahuté. Les portes s’ouvrent et je descends. J’arrive chez moi, rassemble mes idées, allume mon PC, et je finis d’écrire.

Il y a trois heures je me demandais comment j’allais finir.

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